La profondeur charnelle du Visible

par Mathieu Sourdeix

Les photographies de Jimmy Owenns exigent, comme le monde, que nous apprenions à les voir. Là réside leur simplicité, c’est-à-dire leur profondeur. Elles ouvrent l’espace d’un lieu en lequel elles invitent silencieusement le regard à entrer et à cheminer. Ce pacte silencieux, cette rencontre implicite font lever entre elles et nous des mots, réveillent entre le monde et nous une communication plus vieille que nos pensées. Et si nous les laissons être au bout de notre regard, la nécessité advient de chercher des mots qui fassent apparaître, aussi fidèlement et délicatement que ses photographies l’accomplissent, ce clair-obscur en lequel nous nous tenons toujours. Ou plutôt, de laisser les choses mêmes venir à la parole, de rejoindre ce lieu qu’ouvrent les photographies de Jimmy Owenns en lequel l’écoute et le regard ont lieu.

La photographie n°6 de la série In Fine Ty 08 est à cet égard particulièrement exemplaire. Il émane de sa présence une profondeur et un mystère particulier. Elle apparaît d’abord comme si le regard venait juste de décrocher d'une chose nette. Puis, peu à peu, si nous laissons aller le regard assez longtemps, il se laisse aller, s’abandonne, se perd, et dans cette perte, dans cet abandon retrouve la proximité d’une présence-au-monde elle-même perdue. Le regard laisse être, et comprend que la première apparition n’est plus visible parce que le regard ne s’adapte plus. Alors, autre chose apparaît, le regard se perd dans la blancheur de la tâche lumineuse qui tend à se déployer dans une immobilité tranquille et enveloppante, à envahir tout. Les choses se renversent, la réversibilité du voyant et du visible se manifeste. Ce n’est plus tant le regard qui cherche à déceler quelque chose, que le visible lui même qui apparaît comme étant en train de se manifester, de se déployer de manière autonome, dans la blancheur originelle de cette lumière. Comme si celui qui voit assistait à la naissance du visible dont parlait Paul Cézanne, à son émergence. En même temps, loin de montrer un commencement du visible, les photographies de Jimmy Owenns laissent apparaître sa profondeur radicalement mystérieuse et pourtant amicale, son étrangeté et sa communauté d'être charnelle avec nous, son absence de commencement et de fin. Au fond ses photographies nous ouvrent à ce mystère du visible et nous y ouvrent en nous laissant sur cet inconnu, sur cette absence de réponse, qui donne plus à penser que toute réponse.

La beauté et la profondeur de la photographie n°31 de la série In Fine Ty 05 sont patentes. Sa singularité est immédiatement visible. Plus figurative, moins abstraite, serait-on tenté de dire. Et pourtant, les notions d'abstraction ou de figuration ne sont pas à même de dire de quoi ils s'agit ici, pas plus qu’elles ne cor-respondent à ce qui est proprement en jeu dans le travail de Jimmy Owenns. C’est bien plutôt comme si l'artiste avait photographié la manière dont les souvenirs apparaissent, laissé apparaître leur imprécision propre tout en donnant à voir que celle-ci n’est pas pour autant synonyme d’irréalité, qu’elle est au contraire une dimension fondamentale du visible lui-même, de la présence quotidienne des choses autour de nous, plutôt que devant nous. Il y a aussi, latente, cette noirceur du lait dont parlait le Merleau-Ponty du Visible et l’invisible citant Valéry. Et en même temps, cette luminosité blanche qui émane de lui. Par moments, la photographie semble à la limite de la peinture.

Mais ce qui est commun, par delà leur(s) différence(s), à cette série et aux photographies de la série Constellation et, à vrai dire, à l’ensemble du travail de Jimmy Owenns, est cette chaleur, cette complicité intime et bienveillante de la présence charnelle des choses, cetteoriginaire avec l’Être, cette présence silencieuse du monde en laquelle nous existons et dont nous émergeons, comme la parole émerge du silence, qui trans-paraît sur le corps – tour à tour terrestre et céleste – dans la constellation secrète des choses et des lieux. Présence amicale des choses, suscitant le regard de l’artiste ou la parole de l’écrivain, calme présence dont la nuit est le lieu secret, et qui parle dans son silence.

The carnal depth of the Visible

by Mathieu Sourdeix

Jimmy Owenns’s photographs require, as the world, that we learn to see them. There lies their simplicity, that is to say their depth. They open the space of a place in which they silently invite the glance to enter and to walk on. This silently pact, this implicit meeting make raise words between them and us, awake between the world and us a communication older than our thoughts. And if we let them be at the end of our glance, the need occurs to seek words who reveal, as accurately and delicately as its photographs achieve it, this clear-obscur in which we’re always held. Or rather, to let the things itself come to the speech, to join this place opened by Jimmy Owenns’s photographs in which the listening and the glance take place. 

Photography n°6 of the series In Fine Ty 08 is in this respect particularly exemplary. It emanates from its presence a depth and a particular mystery. It appears initially as if the glance had just taken down of a clear thing. Then, little by little, if we let go the glance long enough, it’s let go, is given up, is lost, and in this loss, this abandonment finds the proximity of a presence-at-world itself lost. The glance lets be, and understands that the first appearance isn’t visible anymore because the glance doesn’t adapt anymore. Then, another thing appears, the glance is lost in the whiteness of the luminous spot tends to be spread in a quiet and enveloping immobility, to invade all. The things are reversed, the reversibility of the one who see and the visible appears. It’s not so much anymore the glance which seeks to detect something, that visible itself which seems being appearing, to spread itself in an autonomous way, in the original whiteness of this light. As if the one who see attended the birth of visible about which Paul Cézanne spoke, its emergence. At the same time, far from showing a beginning of visible, the photographs of Jimmy Owenns let appear its radically mysterious and yet friendly depth, its strangeness and its carnal ontological community with us, his absence of beginning and end. All in all its photographs open us to this mystery of visible while leaving us on this unknown, on this absence of answer, which gives more to think than any answer.

The beauty and the depth of photography n°31 of the series In Fine Ty 05 are obvious. Its singularity is immediately visible. More figurative, less abstracted, one would be tempted to say. And yet, the concepts of abstraction or of figuration aren’t capable to say what it’s about here, not more they don’t correspond to what is properly concerned in the work of Jimmy Owenns. It’s well rather as if the artist had photographed the way memories appear, let appear their own inaccuracy while giving to see that this one isn’t therefore synonymous with unreality, that it’s on the contrary a fundamental dimension of visible itself, of the daily presence of the things around us, rather than in front of us. There’s also, latent, this blackness of the milk whose Merleau-Ponty spoke about in le visible et l’invisible quoting Valéry. And at the same time, this white luminosity which emanates from him. Per moments, photography seems in extreme cases of painting. 

But what is common, across their difference, to this series and to the photographs of the Constellation series and, to tell the truth, to the whole Jimmy Owenns’s work, is this heat, this intimate and benevolent complicity of the carnal presence of things, thisoriginating with Being, this silently presence of the world in which we exist and of which we emerge, as the speech emerges from the silence, which shows through on the body – in turn terrestrial and celestial – in the secret constellation of things and places. Friendly presence of things, causing the artist’s glance or writer’s word, calms presence of which the night is the secret place, and whose speaks in his silence.